POUR LA DIVERSIFICATION DE L’EMPLOI – POUR LA PAIX

De la souveraineté à la logique de marché 

Amélie Pichon – Co Sg du syndicat CGT Arsenal de Toulon et de ses Antennes 

Toulon est une ville profondément marquée par son histoire navale et industrielle. 

Pendant des décennies, l’arsenal d’État a incarné un modèle fondé sur la souveraineté nationale, avec une production tournée vers un objectif clair : la protection des populations et du territoire. Ce modèle reposait sur une logique de service public, où les choix industriels répondaient à des besoins stratégiques définis collectivement, et non à des impératifs de rentabilité.

Aujourd’hui, cette logique a profondément évolué. Nous assistons à un basculement vers un modèle dominé par des industriels financiarisés, dans lequel les priorités sont désormais dictées par la performance économique, les marges et les résultats à court terme. 

Ce changement ne se limite pas à des choix de gestion. Il s’accompagne d’une transformation de l’identité même de ces industries. Les noms, les structures, les références historiques évoluent, parfois au point d’effacer plusieurs siècles d’histoire sociale et ouvrière, pour rendre ces entreprises plus attractives sur les marchés internationaux. Dans ce contexte, l’armement tend à être traité comme une marchandise ordinaire. 

Or, produire des armes ne peut être assimilé à la fabrication de biens de consommation. 

Derrière chaque équipement militaire, il y a des enjeux humains, politiques et éthiques majeurs. Présenter ces activités sous un angle uniquement économique ou technologique revient à occulter leur finalité réelle. 

Parallèlement, les politiques publiques accompagnent cette évolution. L’augmentation des budgets militaires et la mise en avant d’une « économie de guerre » traduisent une orientation stratégique qui interroge. 

Dans le même temps, les services publics essentiels — santé, éducation, transports — continuent de faire face à un manque de moyens. Cette situation pose la question de la répartition des ressources et des priorités collectives. 

Il ne s’agit pas d’opposer les besoins de défense aux besoins sociaux, mais de s’interroger sur les choix effectués et sur le modèle de société qu’ils dessinent. 

Une autre voie : défendre la paix et l’intérêt général 

Dans ce contexte, la présentation de l’industrie de défense comme une opportunité professionnelle ordinaire, notamment auprès des jeunes, participe à une forme de banalisation. Les métiers de l’armement sont de plus en plus valorisés sans que leur finalité soit réellement discutée. 

Cette approche tend à intégrer progressivement les logiques de guerre dans le quotidien, en les rendant acceptables et attractives. Pourtant, les armes ne sont pas une marchandise. Leur production et leur diffusion ont des conséquences directes sur les équilibres internationaux, les conflits et les populations. 

La question posée aujourd’hui est celle du sens donné à nos capacités industrielles et technologiques. Les compétences développées dans ces secteurs sont considérables : ingénierie avancée, maîtrise de l’énergie, matériaux complexes. Ces savoir-faire pourraient également être mobilisés pour répondre à des besoins civils majeurs, notamment dans les domaines de la transition écologique, de la santé ou des infrastructures. 

Face à ces enjeux, une alternative est portée : la création d’un pôle public national de défense. 

Ce projet repose sur plusieurs principes : garantir une maîtrise publique des orientations stratégiques, afin de sortir d’une logique purement marchande ; assurer une véritable souveraineté, indépendante des intérêts privés et des fluctuations du marché ; placer les travailleurs et leurs conditions d’emploi au cœur des priorités, avec une politique de recrutement et de rémunération ambitieuse ; développer une diversification des activités, en orientant une partie des productions vers des usages civils utiles à la population. 

Cette approche vise à redonner du sens à l’action industrielle, en la mettant au service de l’intérêt général. Elle s’inscrit dans une vision plus large : celle d’une société qui fait le choix du progrès social, de la coopération et de la paix, plutôt que celui de la compétition et de la logique de guerre. 

La question de la défense nationale ne peut être réduite à une logique économique. Elle engage des choix fondamentaux sur notre avenir collectif. 

Préserver notre histoire industrielle, valoriser les compétences des travailleurs et orienter ces savoir-faire vers des objectifs utiles à la société sont des enjeux essentiels.